Citylight

14 mars 2012

Nuit noire, 17 octobre 61

Nuit Noire - Alain Tasma - 2005 - Avec Clotilde Courau, Atmen Kelif, Thierry Fortineau


Le réalisateur français Alain Tasma est le premier à aborder par le biais de la fiction, près de 50 ans après, le massacre d'Etat des algériens du 17 octobre 61. Téléfilm produit à l'origine par Canal +, diffusé à la télévision le 7 juin 2005, il est sorti en salles le 19 octobre 2005 et a reçu le grand prix au FIPA de 2005 (Festival International des Programmes Audiovisuels), en plus d'être diffusé dans de nombreux festivals de l'étranger. A noter la contribution importante de Patrick Rotman, créateur de l'émission Les Brûlures de l'histoire de FR3 (1993-1997), et co-réalisateur avec Bertrand Tavernier du documentaire sur la Guerre d'Algérie, La guerre sans nom (1992).

Ce film ne déroge pas à "la règle" des précédents cinématographiques français se rapportant à la guerre d'Algérie. A priori, on peut saluer l'initiative, et on se dit qu'une chappe de plomb saute avec cette volonté de fiction "réaliste" autour de cet évènement dont l'Etat français refuse toujours de reconnaître l'existence et n'en assume pas du tout la responsabilité. Encore une fois, comme dans la majorité des films français consacrés à la guerre d'Algérie, y compris quand ils se veulent "critiques" (pas besoin d'aborder ici la filmographie coloniale et sa propagande, déjà présente dans le cinéma avant le conflit armé, celui des années 30 par exemple qui brille de ses exotisme et orientalisme), nous assistons à un point de vue franco-français. D'ailleurs la participation de Patrick Rotman n'est pas innocente à cela, parti pris assumé quelques années après par exemple, dans un entretien consacré au Figaro en 2007 à propos de L'ennemi intime : "Il m'a fallu beaucoup de temps pour entrer dans la complexité de cette guerre, pour me glisser dans la tête d'un soldat français en Algérie et traduire tout cela en mots, en états d'âme, en situations. Je suis incapable de me mettre à la place d'un jeune Kabyle. À chaque peuple d'écrire son histoire". Ne reprochons pas ici à Patrick Rotman son point de vue, mais celui-ci implique la vision nettement froide et distanciée de l'Algérien, comme nombre de ses pairs cinéastes. Bien que montré, il est stéréotypé dans le film ici.

Pour en revenir au film, donc, Tasma fait le choix d'une fixation sur le pré-évènement, l'évènement, et l'après immédiat. Il choisit de représenter quelques algériens (partisan FLN de base, sommet décisionnaire du FLN, algérien lambda distant du FLN, voire victime potentielle et instrumentalisée), la police française à travers plusieurs déclinaisons individuelles, l'Etat par le biais de Papon, les citoyens français par le biais là aussi de quelques portraits, surtout de femmes. 

L'angle privilégié est donc l'objectivité apparente. L'aspect percutant de cette "objectivité" (choix décevant au vu de l'évènement et de sa non-reconnaissance, mais aussi contestable dans son expression ici) est qu'elle donne au massacre une allure d'application professionnelle, mécanique, sans même aborder éthiquement la mort de l'Autre, et c'est sans doute l'aspect le plus réussi du film à mon sens. Thierry Fortineau est ainsi très bon dans le rôle de Papon. 

Pour le reste le film est franchement décevant, et il risque de vite prendre la poussière au sein de ma dvdéthèque, et reste pour moi quasi insignifiant, pas du tout à la hauteur du sujet, n'apportant rien de neuf. Juste le mérite de rappeler un évènement, en soulignant sans insister la responsabilité des autorités. Le plus grand défaut de ce film est la caricature de l'Algérien. Certes la mémoire algérienne est complexe, et n'est pas uniforme, tel que Rotman le rappelle dans l'interview évoquée plus haut : "Cette guerre coloniale était aussi une guerre civile, et même une double guerre civile. Ce télescopage de conflits interdit de porter un regard univoque sur l'événement. Il y a tant de mémoires juxtaposées dans cette guerre : les harkis, les pieds-noirs, les Algériens, les combattants du FLN... chacun a sa perception, sa vision. Si on veut essayer de comprendre quelque chose, il faut assimiler, dépasser toutes ces mémoires pour arriver à l'Histoire. Le cinéma le permet." Mais ici il faut avouerque vraiment l'Algérien est soit la personne gentille, soumise, sans conscience véritable d'indépendance et ayant pour seul souhait l'intégration, subissant parfois l'autorité du FLN; soit l'algérien est ce membre du FLN, à peine humain (ne rit jamais, toujours discipliné etc) et peu sensible à son environnement, car pas le choix. Et restent des images de foule surtout, sans individualisation vraiment tout à la fois humaine et consciente politiquement. En revanche, les français, qu'ils soient ou pas policiers, bénéficient d'une véritable diversité humaine, avec des contradictions, parfois "compréhensibles" sans justifier pourrait-on dire. Même le policier ainsi qui a sa vie de famille et craint le FLN à cause des attentats et assassinats, qui dégage une sympathie, finit par shooter dans la foule des algériens le soir du massacre, se joignant à la meute des policiers racistes. Sa complexité le rend presque plus sympathique que les partisans du FLN. Ces derniers d'ailleurs sont mythifiés complètement. Certes le FLN n'a sans doute pas fait l'unanimité, y compris dans les partisans de l'indépendance, et que là dessus il y a sans doute à dire, historiquement par exemple, mais ici le FLN est caricatural. C'est à peine si l'on croit vraiment à l'indépendance algérienne ici, comme si le FLN était un peu seul mais tient ferme le pouvoir, tandis que la majorité des algériens ne veulent que la paix, et vivre en s'intégrant pour ceux étant en France, sans réelle conviction indépendantiste, en lien avec le FLN. On a l'impression qu'on ne peut être humain ET franc partisan. Ca contraste énormément avec les citoyens français, qui sont pris de culpabilité, racisme, questionnements, solidarité, qui pleurentn qui se mettent en colère, qui veulent bien faire, qui agissent par peur, qui agissent par lâcheté, mais ouf la contestation des autorités est sauvegardée par le grand méchant policier qui rtappelle quand même que certains n'étaient vraiment pas du tout humains. Même le massacre suscite davantage d'émotions côté français qu'algérien à l'image... On l'aura compris il s'agit avant tout d'un film retraçant (un peu) les responsabilités étatiques du massacre, et en dédouanant un peu le peuple français face à un conflit entre deux convictions politiques (Etat français/FLN, aux moyens violents, auxquels s'opposent la majorité des gens). La responsabilité collectecive est quasi niée, autant pour le massacre, que pour l'indépendance algérienne.

Bref, je trouve ce film fidèle à la filmographie franco-française : l'algérien est absent. On n'apprend rien sur l'indépendance. Il est donc essentiel ici de rappeler le SEUL film réellement fait sur cet évènement, malgré son réalisateur français si on peut dire, et la même année que le massacre : Octobre à Paris de Panigel. Documentaire qui donne un corps et une voix au sens pleins à l'algérien, qui n'est pas figé et absent. Cela n'est pas un hasard qu'il a été fait avec la contribution du FLN : filmer dans les quartiers algériens était interdit, et ce documentaire tourné en clandestin a permis de garder en mémoire le corps INTERDIT, qui a pour conséquence dans le cinéma consacré à la guerre et l'indépendance de ne transmettre rien du tout (ou presque) en terme de mémoire des colonisés, aussi complexe peut être cette mémoire. A part ce chef d'oeuvre documentaire, interdit 50 ans et sorti ENFIN en salles en octobre 2011, malgré une diffusion timide, quasi anecdotique et significative de l'interdiction de se REPRESENTER L'AUTRE (le colonisé, l'étranger, le musulman, l'algérien, l'arabe... ), rien de percutant à ce jour vis à vis de la présence de l'algérien dans la filmographie française. Lien de présentation du film Octobre à Paris ICI

A suivre prochainement dans le dossier, en attendant d'avoir accès à des films réalisés en Algérie par des algériens. Quoique...certains français font exception...Bientôt sur le blog...

 

   

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13 mars 2012

Histoires autour de la folie

 

Histoires autour de la folie, 1ère partie - Paule Muxel, Bertrand de Solliers - France - 1993

Extrait ICI

Quel énorme premier volet ! Documentaire portant sur le traitement de la folie, il prend pour base l'histoire de l'asile de Ville-Evrard, fondé en 1868 en région parisienne. Revue de la portée inhumaine du traitement psychiatrique du 19ème siècle et de ses continuités jusqu'au tournant post 68, marqué par l' avènement de l'"anti-psychiatrie" et des apports de la psychothérapie institutionnelle.

Bienvenue dans l'enfer du milieu d'enfermement psychiatrique issu de la société disciplinaire occidentale, à travers une première partie très axée sur les paroles d'anciens internes, médecins et patients, sur fond d'images tournées pour beaucoup sur des lieux vides de mémoire qui ne revit que par la parole. La parole tient un lieu essentiel ici. Véritable sauvetage d'une horreur disciplinaire et donnant la primauté à l'humain dans le traitement de la folie.

L'asile apparaît comme l'issue d'une double erreur institutionnelle, aux terribles conséquences humaines: l'utopie d'amener une société pacifiée et d'y résoudre les problèmes en en y excluant les fous, d'autre part en guérissant ces mêmes aliénés par l'enfermement qui ne résous aucunement leur souffrance, incroyablement passée sous silence pendant plus d'un siècle et au contraire aggravée jusqu'au dernier soupir ! L'introduction semble bien pointer l'axe principal de ce documentaire: primauté à la relation humaine dans le traitement de la folie, pour laquelle j'emploierai désormais les guillemets dans cet article, car trop connotée d'infériorisation et de déshumanisation dans le traitement octroyé à des milliers de malades qui en ont perdu la vie ou toute possibilité de vivre libres.

 Enfermement, surveillance, entassement, dangereux,...ces qualificatifs reviennent sans cesse pour toute une population mise à la marge de la société. Réorganisation interne de ces "fous": pavillons hommes/ femmes/aliénés/alcooliques. Très vite le documentaire, à travers notamment un témoignage des plus consternants d'un ancien interne du temps de l'occupation allemande et de la collaboration, fait le lien univers psychiatrique / univers concentrationnaire. La "tragédie asilaire" rejoint le concentrationnaire à travers deux éléments: la pathologie concentrationnaire (maladies corporelles, famine) et l'apparition de Kapos. Les parallèles sont mis en évidence, d'une part structurellement: une véritable surpuissance bureaucratique qui entretient toute une population dans une mort certaine derrière des barreaux, une partie des enfermés employée comme main d'oeuvre à l'entretien de la machine; et d'autre part à travers le jugement "humain" sans retour: perception d'une "catégorie" d'êtres humains ("les fous") comme sous hommes, qui légitime tout le fonctionnement, car ce ne sont plus des égaux.  Le témoignage de l'interne du temps de l'occupation interpelle beaucoup. Non seulement il y a eu une prise de conscience humaine à l'interne devant le lot réservé aux "fous" dans ces véritables prisons asilaires, où traînait "une odeur de cadavre dans les dortoirs", mais aussi la découverte que la "folie" était entretenue par ce milieu disciplinaire, la fabriquant en fin de compte pour la réserver au seul destin d'une mort certaine derrière les barreaux. Révolution dans le regard porté sur le malade, car le "fou"révèle une humanité.

 Les témoignages s'enchaînent et font froid dans le dos, notamment le "patient" qui a vécu 53 ans interné et ne voulait plus en sortir car ne pouvait plus mentalement s'adapter à la communauté des "normaux", dans sa construction humaine telle qu'elle a été forgée dans l'enfermement psychiatrique, quand bien même il aidait des autres à s'évader. Le traitement de l'alcoolisme révèle aussi les aberrations du système disciplinaire: primauté au traitement médical pur et dur, sans contact humain, faisant l'impasse sur la souffrance humaine conduisant à cette maladie et ne faisant que prolonger les allers retours de patients alcooliques réduits à des traitements odieux, et dont l'âme n'existe plus; histoire aussi hallucinante de cette personne enfermée 15 ans dans le pavillon alcoolique car "pas de places ailleurs", une vie foutue en l'air par une bureaucratie gérant les souffrances humaines comme du bétail chiffré à tenir éloigner de la bonne société. Témoignages des infirmiers avouant une certaine conscience professionnelle malgré leur profond dégoût, contribuant à faire fonctionner la machine à faire enfermer; mise à poil des "patients", on retire photos de famille, bijoux etc....ça rappelle d'autres lieux !! Véritables fonctionnaires de mise à mort, mais dans une normalité structurelle appuyée par la société et les dirigeants, ça fait partie des choses.

Témoignage fort de deux médecins où leur outil de travail principal fait le fruit d'un gros plan de la caméra et d'une explication précise, très fonctionnelle de leurs tâches "médicales": trousseau de clés qui ne consiste qu'à ouvrir et fermer, empêcher toute évasion des "fous, etc. Les infirmières de début de documentaire d'ailleurs rappellent aussi que leur rôle consistait essentiellement au nettoyage/ménage, ne connaissant pas les dossiers des gens enfermés.

 Première partie donc qui met bien en évidence l'enfermement et le traitement inhumain réservés à une toute une catégorie de population définitivement mise au ban de la société, dans un cadre structurel admis et à très bonne assise bureaucratique sans qu'on y est à redire quoi que ce soit, "tout est normal", sauf chez "les fous".

Ca s'achève sur le rejet de tous les rejets: "le pavillon de rejet", recevant les aliénés rejetés des autres pavillons. "Véritable agonie de l'agonie". Aboutissement final de tout un système disciplinaire. Là encore terribles témoignages. Mais en même temps, un tournant semble se produire: aperçu différent de la folie, car ce n'est pas possible de vivre cela, autant pour enfermés malades que pour les travailleurs d'encadrement de l'intérieur. Évènement essentiel, dans la foulée de 68: la circulation de parole entre enfermés et entre internes dévoile des possibilités de sortie de cet enfer concentrationnaire (d'ailleurs cette mutation annoncée ici dans le documentaire me rappelle le Family life de Ken Locach (extraits ICI), très bon film sur le sujet, avec la prise en compte humaine et non répressive de l'héroïne...). Inspiration notamment de la psychothérapie institutionnelle mais aussi du mouvement anti psychiatrie, donc du dehors de l'asile, pour établir des réunions où la parole semble pouvoir prendre le pas sur le traitement d'un siècle durant. Une humanité est toujours là... La folie, beaucoup à dire , rien de définissable, comme l'être humain, aucune société ne pourra le délimiter à un corps et une pensée uniques. Générique, voix off: "Moments de lucidité (...) récits de vie (...) mais elle est pas belle la vie (...) la folie est une valeur refuge; elle est subliminale, comme la pub, la peinture, le cinéma..."

 2ème partie -

Extrait ICI

Le premier volet s'attache surtout à approcher l'univers asilaire et le traitement psychiatrique. Logique d'enfermement et de traitement inhumain réservé à toute une population écartée de la société, définitivement jugée et subissant les aberrations du système d'enfermement et sa bureaucratie sous-jacente où encadrement médical s'assimile davantage à des geôliers qu'à des soignants apportant prise en charge réelle d'individus pour les aider à "guérir".

Cette deuxième partie est toujours basée en région parisienne (Ville-Evrard mais aussi 2 antennes annexes) et fait le point en 1992 à travers les changements intervenus depuis la prise de conscience suscitée dans les années 70 et les modifications structurelles.

D'entrée on comprend que des lieux d'enfermement existent toujours et qu'une nette forme d'impuissance face à la "folie" persiste. Cellule d'isolement et son effet sur l'être humain, réduit à une bête et compliquant sa "guérison". Un certain sadisme d'appareil, d'ordre non individuel donc, est maintenu et une conception toujours très présente dans la société de la "folie" comme une tare. Cette continuation des cellules d'enfermement vaut à un interne du temps de l'occupation "ils ne nous écoutent pas"; survivance d'une volonté de domination sur l'autre; sur des individus dégageant une certaine "vision poétique du monde, comme instrument de pensée, et non comme divertissement littéraire".

Quels changements sont intervenus avec le tournant des années 70 ? Il y a eu indéniablement des progrès qui ont permis de casser les murs de l'enfermement. Le nombre de personnes internées a réduit et les séjours se font plus brefs. Néanmoins un des palliatifs est la camisole chimique, l'usage d'un traitement médicamenteux qui ne solutionne pas vraiment à l'état instable, et n'a pour conséquence souvent de que "zombifier" le patient. Progrès intéressant est le suivi accompagnateur régulier, hors les murs de l'asile, où la proximité avec le patient est plus humaine. Néanmoins dans l'asile, des choses perdurent, notamment la tendance des médecins à garder leurs trucs pour eux, sans communication avec les patients. Toujours des schémas établis aussi sans que le patient s'y retrouve, et la camisole physique est toujours d'usage pour faire face aux crises extrêmes. Un salarié électricien fait part de son avis, fort intéressant: "Progrès dans la façon d'aborder la folie dans le traitement médicamenteux mais le patient a toujours été oublié".  A noter aussi le travail en groupe dans quelques institutions psychiatriques, où on réinsère l'humain progressivement pour des cas "extrêmes". Tentative là encore de sortir de l'enfermement asilaire.

Le point fort de cette deuxième partie est d'interroger sur ce qu'est la folie et sa confrontation à la société:  une maladie expression d'une souffrance? Une tare insurmontable? Une différence à accepter qui ne peut pas disparaitre ? On sent bien que plus que la folie en elle-même, c'est sa possibilité d'existence et d'adaptation au sein de la société qui pose problème.

Le témoignage d'un médecin à propos de son point de vue sur la schizophrénie est par exemple des plus intéressants et rend le rôle de la société beaucoup plus prégnant sur le devenir d'une certaine "folie" et de sa survivance possible sans impératif de guérison. Pour lui, on ne peut pas guérir de la schizophrénie, et ne sait d'ailleurs comment définir celle-ci (maladie? folie?comportement déviant?). Toujours est-il qu'il estime que la grande souffrance du schizophrène n'est pas tant ses symptômes, mais davantage l'entrave de la société, qu'elle soit d'ordre parental  ou sociale, à la possibilité pour l'individu concerné de pouvoir s'inventer un délire, et de se soigner ainsi à travers une activité délirante. Ce témoignage démontre une approche qui tranche avec le passé et tente d'amener le "fou" à pouvoir vivre dans la société, à travers un suivi régulier si nécessaire, à l'image de ces rencontres médicales situées dans le lieu de vie du patient, et non seulement dans des centres de soin.

Intéressante deuxième partie qui indique que le "fou" n'est pas définissable et à exclure de la société, et que le problème réside beaucoup dans le comment la société le perçoit et le marginalise, et que sa possibilité de vivre "libre", hors les murs et à l'égal des autres, dépend en partie de cela. La folie n'est pas forcément une souffrance, ou pas davantage que n'importe quel névrosé qui angoisse dans un lieu public. Le psychotique a ses moments heureux, et dégage du potentiel de créativité, en dehors bien sûr de moins bien. Tentatives ici et là d'esquiver la médicalisation outrancière comme réponse à la "folie", contre "la seringue à l'arrivée" et au contraire de travailler sur la maîtrise de la "folie" en en tirant une forme d'adaptation possible dans la société, sans enfermement ou camisole chimique. Surtout prise en compte de l'individu, qu'on ne peut réduire à des schémas maladifs ou aliénants, avec toute la méprise qu'il y a derrière pour l'être humain concerné. Passage situé dans une clinique, la seule à suivre des patients atteints du sida, rejetés de tous, et dont on entend un témoignage dur sur ce que la société porte en germe contre la différence et la négation de l'individu.

 La conclusion du documentaire est palpitante: constat que des progrès ont été faits, qu'il est possible de vivre autrement qu'en étant enfermés. Moins de souffrances qu'avant. Mais une autre souffrance pointe son nez, à l'image de la solitude de quelques personnes ne vivant dans le relationnel qu'avec "des gens de la psychiatrie". Cette souffrance hors les murs est d'ordre social ! Problèmes de logement, de ressources, pour trouver un travail, de relations humaines ou culturels. Cette souffrance ultime termine bien la boucle du documentaire: le patient a une identité sociale, et tout devient beaucoup plus complexe...Fond social qui doit rendre l'approche de la "folie" moins stigmatisant.

Pour ma part enfin, ce documentaire met le doigt sur une logique de société qui perdure, que ce soit par les pratiques d'enfermement ou par le contrôle médicamenteux  (la camisole "chimique" est un enfermement qui ne dit pas son mot, la liberté de l'individu y reste très contestable! ), d'éradiquer des différences de pensée et de comportement dont on exclu l'individu concerné, sans aide à l'acceptation de soi-même et du vivre avec sans contraintes sociales et rejet. Des résistances s'opèrent, mais à l'image de cette deuxième partie, c'est tout de même le grand brouhaha des méthodes et un patient peut facilement être trimbalé. L'essentiel est me semble-t-il l'effort déployé pour comprendre et surtout ne pas chercher la "normalisation" à tout prix, qui alors ne se sanctionne que sous forme de négation de l'individu (enfermement, contrôle chimique,...). La société a ce don de refouler et donc de ne pas reconnaître le refus et  le décalage qui sommeillent souvent dans la "folie", qui découlent sans doute de cette même société. Les méthodes ont un peu évolué, mais la réduction très fréquente de l'individu à une tare, une maladie, une folie,...bref dans des schémas discriminants l'être humain comme unique et lui ôtant sa possibilité d'être, ne fait que rendre la société comme toujours aussi oppressante vis à vis de la différence et du non-contrôlable. Toutes les dérives sont possibles pour "guérir" les individus ne correspondant pas aux normes d'une société en fonction de ses critères d'intégration et de soumission à son bon fonctionnement. La "dépression" par exemple, diagnostic en vogue à notre époque, qui peut conduire à des actes extrêmes (suicides, violence agressive sur autrui,...): individu responsable et à taire (asile ou médocs assommants) ou système social qui rend la vie sociale insupportable ? Je pense notamment aux salariés qui pètent des câbles ou se détruisent à petit feu face à leurs conditions de travail et aux conséquences sur leur vie personnelle, voir à ce sujet le documentaire très parlant Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés (Sophie Bruneau, Marc-Antoine Roudil, 2006). La folie, n'est-ce pas la certitude de croire à la raison du système social dans lequel on vit et auquel on s'adapte, heure après heure, jour après jour, se faisant violence à soi-même pour intégrer la norme sociale coûte que coûte, quitte à nier sa propre liberté, refoulant ses propres aspirations individuelles, et à souffrir de tous les sacrifices que cela amènent dans notre petite vie si courte, au profit d'une structure sociale aliénante qui en tire sa survie ? Toute structure sociale niant la liberté de l'individu, n'est-ce pas en soi une fabrique d'aliénés officieux ? On comprendra mieux alors que cela suppose une frontière nette avec les tarés officiels, qui regroupent une somme de complexités individuelles, aux sources diverses et variées et dont la plus grande tare est la différence; c'est pas tant le caractère dangereux de la "folie" qui perturbe (car il est clair qu'il y a des comportements extrêmes, on ne peut le nier), mais davantage la remise en cause d'une normalité qu'elle porte en elle, mettant en péril la logique collective de fonctionnement. Le traitement de la "folie" rend nécessaire une implication de la part sociale constituant l'individu et  la possibilité de la lui rendre la moins hostile possible dans sa (re)construction personnelle. Mais il faudrait alors non seulement remettre en cause des fonctionnements de la société mais aussi le pouvoir....La "folie" est tellement complexe (et dans tout ce qu'elle peut englober), que prétendre la "guérir" reviendrait à guérir la société malade qui génère ses propres folies. L'existence de la première est indissociable de la seconde. Seulement l'une est condamnée dans son ghetto aux divers traitements, tandis que l'autre se pérennise avec son lot de folies meurtrières, lois liberticides, fonctionnements aliénants, etc. Considérer la folie nécessite de considérer la société. 

Je finis aussi pour renvoyer aux travaux de Françoise Sironi, du centre George Devereux. ICI La société y est davantage accusée que le "fou" qu'elle produit et enferme par son rejet et l'anadatation qu'elle impose.

 


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12 mars 2012

Une autre guerre d'Algérie

Une autre guerre d'Algérie - Djamel Zaoui - Documentaire - 2003

Film en entier ICI

Le documentaire est produit par Leitmotiv production, créée en 2001 et qui pour l'essentiel se tourne vers l'Histoire, la mémoire, l'immigration. Co-produit avec France 3, le film n'a semble-t-il été diffusé qu'une seule fois sur la chaîne (en 2004) et à une heure avancée de la nuit. Le réalisateur Djamel Zaoui est le fils d'un militant du MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques) / MNA (Mouvement National Algérien), qui s'exila en France.

Le parti pris du film part d'un questionnement du cinéaste sur cet exil, face à un certain renfermement de ses parents quant aux véritables motifs. C'est ainsi que Djamel Zaoui part à la rencontre d'une histoire moins officielle, celle de militants oubliés d'un mouvement qui contribua à l'indépendance algérienne : le MNA. Partant de signes manifestes d'une histoire oubliée, cachée ou tue à Roubaix où il grandit, Zaoui part à la rencontre de militants, et c'est sans aucun doute l'aspect le plus fort du film, ainsi qu'à la rencontre d'historiens et proches de Messali Hadj, porte parole du parti. L'aspect Historique est donc ici essentiellement axé sur les vues du MNA, avec notamment la contribution de Benjamin Stora, biographe du leader indépendantiste. Néanmoins, la petite histoire, celle peu courament évoquée dans les livres et documentaires des deux côtés de la Méditerrannée, dépasse l'apport des historiens présents dans le film : les témoignages des habitants qui donnent au film une dimension de mémoire à la fois troublante et intéressante.

Sans revenir sur le récit historique du film (lien ci-dessus pour le voir), je met en avant ici un aspect que beaucoup pourraient reprocher à ce film à priori : servir le point de vue néo-colonial actuel ou colonial de l'époque, par les critiques vis à vis du FLN. Or il n'en est pas du tout question. A aucun moment les témoignages vont dans le sens d'une remise en cause de la lutte d'indépendance. Ainsi un militant rappelle que malgré les manoeuvres politiques du FLN, le MNA s'est joint à la lutte, au-delà de la trahison, sans perdre de vue le combat pour l'indépendance, face à la métropole. Les critiques formulées vont à l'encontre de la tactique du FLN et de la prise de pouvoir recherchée, au prix de têtes qui tombent. D'autres témoignent des maquis composés de militants du MNA, que le FLN n'avait pas au départ la mainmise non plus sur la rébellion armée. Malgré la prise du pouvoir autoritaire du FLN, qui reste bien entendu une vision hypothétique (le FLN n'a jamais reconnu les versions du MNA), voire une vision trop molle pour certain-nes, le film va à l'encontre des accusations de trahison vis à vis des gens qui n'étaient pas dans la ligne du FLN et restaient au MNA, pourtant sans nuire à la lutte, tels en témoignent des photos et d'anciens maquisards. Les luttes internes au mouvement étaient donc terribles et des anciens de Roubaix témoignent des évènements dans le Nord où beaucoup d'algériens du MNA exilèrent. Il y a un témoignage local de collaboration FLN/police notamment...

Le film rend donc la mémoire à une histoire méconnue, à une version du mouvement d'indépendance absente de l'Histoire officielle. Sans remettre en cause la Nation Algérienne, le film interpelle et questionne sur la naissance d'un certain autoritarisme. Etait-il nécessaire et capital ? La capacité de nuisance du MNA quant à la célébration du FLN parti unique, grand vainqueur face à la France coloniale, mettait il en danger les bases de l'indépendance algérienne ? Beaucoup de questions se posent à la vue de ce film. La petite histoire rapportée par ces anciens militants interpelle et apporte des réflexions quant au mythe FLN. Peut être qu'il a été récupéré par un despotisme politique et que la difficulté est qu'il ne concerne pas les militants de base; que la critique de l'acquisition de l'indépendance est un outil récupérable par les ennemis de l'indépendance et les néo colons d'aujourd'hui. Mais justement, ce film démontre quelque chose d'important : la critique démocratique tout en affichant une fierté de l'Algérie indépendante. D'où cette amertume de fin de film : la confusion avec les harkis dans l'après indépendance, le massacre des militants du MNA ayant donné l'indépendance à l'Algérie, la mémoire impossible. Zaoui ici restitue donc une mémoire avant qu'elle ne disparaisse. Et surtout cela rappelle que la révolution algérienne n'appartient à personne, pas à un organe défini, mais avant tout à un peuple, et que l'enjeu ici est la mémoire. Ne pas connaître son passé, c'est commencer à mysthifier des bases nuisibles à la construction collective.

Comme beaucoup d'autres films portant sur la mémoire, il est question ici de lui rendre sa vivacité et sa pertinence dans le présent, où tout est complexe, et que rien ne peut se figer dans une façade. L'indépendance de l'Algérie garde ses secrets au-delà des sacralisations officielles, et c'est dans ce sens que va ce film. Les gens qui ont libéré le pays, n'ont jamais érigé de statue.

 

 

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Présentation du dossier Guerre d'Algérie


2012 voit la célébration du cinquantenaire de l'indépendance algérienne. L'occasion pour le blog de revenir sur quelques uns des films portant sur la lutte d'indépendance, la mémoire, la répression française... D'emblée je souligne que les films côté algérien sont rares. Non seulement il y a la propagande colonialiste et la répression à l'égard des point de vue opposés, mais en plus le cinéma algérien éclôt surtout après l'indépendance. Durant le conflit, des cinéastes et technicien-nes du cinéma français vont néanmoins contribué à son émergence (René Vautier en tête, "le père" du cinéma algérien, mais aussi Cécile Decugis, Yann Le Masson, Pierre Clément, engagés aux côtés des algérien-nes à leur manière...), ainsi qu'à des films non seulement anticolonialistes, mais prenant le point de vue des colonisé-es eux-mêmes, même s'ils sont rarissimes : l'algérien-ne a été l'éternel-le absent-e. Je vais donc privilégier ici, ces prochaines semaines, les films qui donnent surtout le point de vue algérien, de militants de l'indépendance, des victimes du colonialisme, tout en faisant part aussi de quelques films tournés en France, au point de vue ouvertement anti colonial (je ne m'attarderai pas sur les films français n'évoquant le conflit que par allusion ou métaphore ou indirectement, propres à la Nouvelle Vague, et abordant surtout le point de vue français, même s'ils ne cautionnent pas - à priori - le colonialisme et la guerre menée en Algérie). 

A suivre....

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Week end à Sochaux

Week end à Sochaux - Groupe Medvedkine - 1971

Ouverture du film ICI

Le cinéma militant, à la "mission de contre information, d'intervention et de mobilisation" (Guy Hennebelle), prend véritablement essor en France en 1968, où il se veut arme politique et de contribution à la transformation sociale. Il y a eu des antécédents en France : la période du Front Populaire (La vie est à nous étant le film le plus emblématique, officiellement de Jean Renoir mais en fait fruit d'une réalisation collective), La grande lutte des mineurs de 1948 (officiellement de Louis Daquin mais là aussi réalisation collective - Film entier ICI), Rendez vous des quais de Carpita (1952), fiction ancrée dans une forte réalité sociale et faisant la part belle à la grève des dockers marseillais contre la guerre d'Indochine. Ce dernier film, interdit suite à sa 2ème projection, a débouché sur une confrontation avec la police (narrée par Carpita lors de sa venue dans les années 90 au cinéma Le Méliès de Villeneuve d'Ascq) et est censuré jusque 1990. Petite présentation ICI de la saisie des bobines et de la censure d'Etat...

1968 marque l'émergence d'un cinéma militant, et qui jusqu'à la fin des années 70 portera majoritairement sur les luttes sociales dans le monde du travail mais d'autres thématiques sont abordées tels que les immigrés. Cinéma souvent réalisé en collectif (mais sans oublier les "auteurs" qui s'en dégagent), il est revendicateur, suscitant la réflexion sur les luttes en cours ou ouvertement didactique. Diffusé dans des circuits alternatifs au cinéma commercial, il est en lien acec collectifs, syndicats, partis, associations, ciné-clubs...en guise d'accompagnement des luttes.Il se perdure jusqu'au début des années 80, où il décline : la centaine de collectifs laisse place à une quinzaine. Un dynamisme reprend dans les années 90 et surtout dans la foulée du mouvement social de 1995, avec trois tendances principales : la défense du service public et des acquis sociaux, les luttes des "sans" (sans-papiers, sans logement, sans travail), l'altermondialisation. Ce renouveau développe un fonctionnement davantage horizontal, sous forme de réseaux, que ne l'était celui de la décennie 68-fin des années 71, période à forte prégnance marxo-léniniste.

Un incontournable bibliographique sur le cinéma militant en France : revue Cinémaction, numéro 110 "Le cinéma militant reprend le travail", 2004. Retour sur la période 68-81; sur l'historique de quelques structures ciné-militantes (dont un excellent article du regretté Guy Gauthier à propos de SLON, ISKRA de Chris Marker; ou encore une synthèse de Louisette Faréniaux sur la production associative "d'in ch'nord"); sur l'après 81, sur le cinéma militant comme patrimoine à sauvegarder, avec une filmographie très complète en fin de volume, constituée par Sébastien Layerle.

 Le film qui nous intéresse ici est une réalisation collective du groupe Medvedkine de Sochaux. Nous voilà ici dans une des grandes épopées du cinéma militant. Je renvoie ICI au texte de Nicole Brenez, très bon historique du groupe 

 Balançant entre mise en scène jouissive de critique sociale et d'incrustations de paroles d'ouvriers (en plus d'images d'archives et documentaires), voilà un film collectif emblématique d'un cinéma au service d'une réalité ouvrière et de son combat pour l'émancipation sociale dépassant les seules revendications matérielles. pas de grands discours dogmatiques ici, plutôt une conscience ouvrière ouvertement en lutte face à l'aliénation et foncièrement ancrée dans la lutte des classes où il n'y a pas de frontières entre français et immigrés, hommes et femmes,...

Week end à Sochaux aborde successivement le recrutement de la main d'oeuvre avec l'installation Peugeot (formidable parodie du capitaliste faisant l'apologie de cette installation, rimant avec "le plus beau travail pour la plus grande gloire de la famille et de la partie"), l'arrivée de travailleurs logeant au gré de peugeot dans les foyers de jeunes travailleurs, la procédure d'embauche (tests de l'aptitude à la capacité de réalisation de gestes mécaniques), les conditions de travail (séquence fictionnelle abordant la soumission étudiée au rendement maximal et mise en scène d'un montage à la chaine d'une automobile), la vie hors travail où la culture prend une place déterminante, pas dans un sens consumériste, en tant que nécessité amenant l'ouvrier hors de l'aliénation salariée.

 A travers ce film on sent que les ouvriers se font plaisir, se détachant d'un cinéma professionnel et commercial pour le loisir éloigné de réalités sociales. Plaisir de jouer les mécanismes aliénants et les chiens de garde du capitalisme Peugeot, de parodier les travers subis au quotidien. Liberté cinématographique où un groupe d'ouvriers se réapproprie le cinéma à des fins de transformation sociale et ouvertement revendicateur d'une culture émancipatrice, de conditions de travail humaines, d'égalité français-étrangers, dans une optique de regroupement solidaire sans distinction de nationalité, avec échanges culturels etc.

L'urgence raisonne également, où le tableau de la mainmise patronale sur la vie des ouvriers est oppressant. Séquences saisissantes de prises de vues en travelling du "château" Peugeot avec ses fumées, ses clôtures (incarnant un enfermement réel d'une population dans l'enfer industriel capitaliste), sa quantité de produits étalés sur le parking de l'usine... La bande sonore répétant "peugeot, peugeot" à la chaine rajoute à l'écrasement Peugeot de toute une vie déterminée socialement par son emprise, pénétrant le privé et l'être tout entier, au-delà des seules oppressions sur le lieu de travail. Images terribles aussi de la répression d'une grève de 68 à Sochaux où la révolte fait échos aux propos du film. Week end à Sochaux c'est l'humour caractérisant un conscience de classe résistante et non domptée, le réel d'une aliénation et l'urgence émancipatrice à travers la lutte, la solidarité de classe et la culture vivante. Utopie d'une gamine qui clôt le film : appel à une autre société avec suppression des frontières, de l'argent, du chômage...40 ans plus tard on a du mal à y croire...Les mécontentements de nos jours sont bien éloignés de la dimension émancipatrice de cette classe ouvrière attaquant le bien fondé d'une société basée sur la négation de la liberté.

Cinéma de liberté dans sa forme et ses propos, qui incite à dépasser nos misères ne se cantonnant pas à du matériel et où la place de la culture y détient une force mobilisatrice établissant des passerelles entre les opprimés, dégageant une aspiration à vivre libres : l'existence, au sens plein du terme, des "minorités" - les immigrés ont dans ce film une place essentielle (et dont on peut aujourd'hui mesurer gravement l'urgence quand on voit les politiques d'immigration qui les empêche de vivre), ou encore les femmes (bien que cet aspect est beaucoup plus imposant dans Classe de lutte où justement la culture est synonyme d'émancipation pour le personnage féminin suivi dans le film Extrait ICI).

Film qui fait taire les clivages corporatistes issus d'une société qui cloisonne l'individu dans des schémas marqués du sceau de l'emprisonnement social. On est en 1971, et la résistance perdure. Il est question ici d'une remise en cause d'une société, d'un monde à transformer, bien plus que de brouhaha dogmatique issu d'incantations marxo-léninistes.

Pour conclure, une citation de Bruno Muel, à propos de La Charnière, film sans images, restituant le dialogue entre les ouvriers et les cinéastes après le film consacré à la grève de Besançon, A bientôt j'espère : « Une bande-son sans images, qui en principe fait le lien entre deux films qu'on ne verra pas ce soir, À bientôt j'espère et Classe de lutte. Après la projection très discutée de À bientôt j'espère, où les réalisateurs Chris Marker et Mario Marret jettent les bases d'un cinéma différent, celui des groupes Medvedkine, cette bande-son se termine par cette phrase de Mario Marret : « On n'a pas besoin de sortir de l'IDHEC ou de Vaugirard pour faire de l'audiovisuel ». C'est de ce dialogue que tire son nom le festival audiovisuel régional de Lille L'Acharnière, site internet ICI, pour lequel Jacques Loiseleux se déplaca en personne lors de l'édition 2011, qui rendit hommage à Antoine Bonfanti. Coffret DVD du groupe Medvedkine ICI


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11 mars 2012

Dernier été

Dernier été - Robert Guédiguian - 1979 - Avec Ariane Ascaride, Gérard Meylan

Extrait ICI

L'œuvre de Guédiguian est marquée d'une identité qui lui est propre, avec des thèmes récurrents: le quartier de l'Estaque à Marseille, des valeurs militantes communistes dépassant le cadre rigoureux et purement formel des partis, un attachement aux réalités sociales de la classe ouvrière et, ce qui m'interpelle régulièrement chez lui et qui n'est pas pour me déplaire, des rapprochements évidents avec l'oeuvre de Pier Paolo Pasolini. Ses premiers films sont mes préférés, sont les plus "vrais" tout en étant les plus "innocents", connotant de très près une réalité sociale en évolution (par exemple la classe ouvrière et ses désillusions mais aussi ses survivances) et portant un regard très humain en même temps qu'engagé. On sent réellement dans le cinéma de Guédiguian une volonté de faire la part belle à une résistance sociale, culturelle, politique ainsi qu'à une mémoire ouvrière ancrée dans le réel, transmise par les "anciens" mais aussi en mouvement perpétuel dans sa confrontation au présent, et non figée dans un dogmatisme militant. Bien entendu le cinéma de Guédiguian est également fortement associé à une bande d'acteurs et actrices qui apparaissent dans quasiment tous ses films: Gérard Meylan, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin ou encore Jacques Boudet.

 Dernier été est tourné dans le quartier Estaque Riaux (Marseille Nord); quartier sur le "déclin" dans un contexte de fermeture des usines, à la marge de la ville, ses personnages principaux sont comme témoins vivants d'une certaine mutation sociale. La plupart cède aux changements que nécessite la société de consommation et peu résistent, pas en terme de théorisation ou militantisme politique, mais en terme de refus de l'adaptation au mode de vie imposé par la société et ses "valeurs" (l'égoïsme entre autres). Ce film de Guédiguain est sans doute le plus "pasolinien" de sa filmographie. Je ne peux m'empêcher de faire des rapprochements avec Accatone de Pasolini, dont le sous prolétariat et sa forme de résistance à la petite bourgeoisie (la classe moyenne) italienne se fait par une manière d'être, un mode de vie et de pensée, qui lui sont propres, sans imitation du modèle petit bourgeois intégré à la société moderne. Dernier été, surtout à travers le personnage de Gilbert (ah quels débuts de Gérard Meylan !), est un refus désespéré de céder à la métropole marseillaise et sa corruption d'une population jusque là marginalisée et de plus en plus intégrée à la norme culturelle. La résistance ici prend plusieurs formes, et jamais à travers des discours politiques.

Les "citations" pasoliniennes sont régulières dans le film: plongeon dans la mer de Gilbert depuis le lieu le plus élevé rappelle celui d'Accatone depuis le pont; même tragédie annoncée, même inquiétude, même destin: la mort. Citation directe depuis une émission télé en fond sonore qui reprend la terrible tragédie décortiquée par Pasolini à propos de la fameuse "mutation anthropologique" sans précédent dans une société de consommation dont les valeurs s'imposent subtilement mais sûrement, sans échappatoire, au monde rural et sous prolétaire de l'Italie des années 60; pire que le fascisme et le temps des bourreaux, une certaine acculturation prend place sans passer par la force, l'écroulement des valeurs "immémoriales" se fait de manière radicale et irrémédiable avec l'accord des gens, pour qui la petite bourgeoisie (ou classe moyenne) n'est plus celle dont on se moque, mais celle qu'il faut imiter. Ce passage pasolinien auquel Guédiguian se réfère trouve un écho assez incroyable dans Dernier été, au niveau d'un quartier et la mutation subie sous forme d'adaptation de ses habitants à la société de consommation (disparition du quartier claire et nette - à voir les travaux menés depuis un certain temps à Marseille et visionner entre autres les films du cinéaste Denis Gheeerbrant là dessus dans République Marseille - extrait ici). Enfin, l'usage de la musique chez Guédiguian (Vivaldi) contribue à une certaine sacralisation des personnages évoluant dans le film et rappelle l'usage de Bach chez Pasolini dans Accatone. La réalité sociale du film prend une ampleur tragique à travers la petite histoire dans un quartier populaire; Gilbert  refuse la compromission  mais finit par se faire tuer...

 Les échos pasoliniens de ce film sont clairs. Guédiguian semble faire sans doute un parallèle pour ce qui est de l'acculturation, mais il le fait dans une réalité sociale qu'il voit et ressent sincèrement, et toute son œuvre sera par la suite imprégnée de son regard attaché à une certaine réalité "socialiste", empreinte de valeurs non conciliables avec l'acceptation, et au contraire tendues vers un mode de vie résistant à la société néolibérale. Dernier été est un premier essai à voir car il annonce toute l'œuvre de Guédiguian.  Obsessions: ancrage dans une réalité sociale, refus de compromission, mémoire sociale, humanité résistante, lutte des classes...

La critique que j'apporterai cependant à la filmographie de Guédiguian est de quelque part faire écho à Pasolini, avec plus ou moins de liant, mais sans réellement approfondir le scandale pasolinien... Je ne sais s'il s'agit de la part de l'auteur un hommage et un renvoi à son oeuvre ou une pure assimilation de ce qui a été mis en oeuvre dans un autre lieu, sous forme de répétition cette fois-ci... "Le maître" n'est pas dépassable... (je pense notamment au discours de Miterrand dans les mines dans le film Le promeneur du champ de mars, à fort renvoi dans ma perception à la séquence du mort du chef du PC italien Togliatti dans Oiseaux petits et gros de Pasolini; dans les deux films: mort d'une certaine incarnation (faussée) en guise de mise en image, en problème la mort plus collective - réelle - de l'idée et pratique du communisme, du socialisme - pas dans le sens du parti et de son représentant officiel. Voir la séquence du film de Pasolini ICI ) Il reste que Guédiguian dégage bien des particularités au-delà du prisme pasolinien, à travers notamment la place du "conte", tel Marius et Jeannette. Cet enjolivement que beaucoup lui reprochent ici et là.

A noter que Guédiguian est un des fondateurs des sociétés de production "Agat Films & Cie" et d’"Ex-Nihilo" qui ont produit des films de cinéastes que j'apprécie beaucoup par leur cinéma "engagé" et/ou très personnel: Lucas Belvaux, Jean-Pierre Thorn, Dominique Cabrera ou encore Pascale Ferran...

Pour finir, une citation de Guédiguian lors d'un entretien sur Périphérie (en entier ici) : "Pasolini, je l’ai lu de A à Z. Je connais. Je cite d’ailleurs le discours sur « le Génocide » dans mon premier film, Dernier été. Alors, l’idée de ce processus d’homogénéisation des classes, je suis d’accord. Mais il existe une culture ouvrière. C’est dans ses manifestations que la culture ouvrière existe. Avec Marius et Jeannette et mes films précédents, je pose des pierres. Je retravaille, je réétudie. La culture ouvrière n’est pas un bloc. La culture ouvrière, comme toutes les cultures de classe, est toujours en acte."



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Morts à cent pour cent

Morts à cent pour cent - Jean Lefaux/Agnès Guérin (1980)

     Ce documentaire a été produit par Les films du village, alors coopérative de production parisienne et aujourd'hui disparue. Son catalogue est distribué depuis 2009 par la société de diffusion/production Zaradoc, dont la directrice de production est Moïra Vautier, fille de René vautier, figure incontournable du cinéma militant et anticolonialiste.
     Mort à cent pour cent est un film rare, qui n'est plus projeté et à priori absent du catalogue de Zaradoc. Il fait donc partie de ces nombreux films disparus (ou presque) du patrimoine audiovisuel régional à portée critique quant au travail du mineur, mais aussi hors travail, parmi lesquels Ahu, Ahu ! et le diaporama 4 000 mineurs marocains dans les mines du Nord-Pas-de-Calais (l'Agave-Nord), Le cirque sang et or (Yves Jeanneau), On est une force (Olivier Altman) ou encore Les congés payés de Christian Deloeil. Le festival audiovisuel L'Acharnière projette parfois des films de ce patrimoine lorsque le format original est retrouvé; ce fut ainsi le cas il y a quelques années avec la diffusion en 16 mm de Poumons noirs, ventres d'or d'Eric Pittard (1977). Allez, je me prend à espérer : si quelqu'un a vent d'une copie en mm de ce Morts à cent pour cent, me contacter ou contacter le festival L'Acharnière...De même pour les autres cités !


Le documentaire retrace la vie de mineur, à travers les témoignages de retraités : la jeunesse et la prédestination au travail de mineur, le travail en tant que tel. Surtout il revient aussi sur La bataille du charbon. Ces paroles des personnes rencontrées, dont certaines isolées dans leur maison, font la richesse du film. Les femmes ne sont pas absentes et prennent part. Parallèlement à ces témoignages, le film leur oppose les discours idéologiques, de Simonin à Maurice Thorez, et les monuments...aux morts, célébrant les guerriers et les mineurs soldats. Le tournage a lieu du côté de Divion-Bruay principalement.


Après avoir situé le travail comme "chez nous pour manger, il faut travailler", le film annonce la couleur par le biais d'un témoignage à voix off - "un mineur y a tout donné din sa vie. Y a donné pendant la guerre, parfois d'être prisonnier. Pour les 100 000 tonnes, c'était rebelotte, à r'donner, à r'donner. Ché bo d'être courageux, maintenant on s'interroge quoi. On a donné trop à la vie, on l'paye" - TITRE AU GENERIQUE - Voix off "On l'paye même très cher". Le panoramique de début de film est superbe : pris depuis le terril de la cité 30 de Divion (que je connais bien pour y avoir passé ma jeunesse...), il cadre le lieu de vie des personnes, à savoir terrils et corons-cités minières. On saisit l'enfermement des mineurs dans un cadre de vie rigoureusement déterminé par l'exploitation du charbon. Pour l'anecdote, il ne serait plus possible de tourner un tel panoramique aujourd'hui, car le terril, un des plus importants alors de la région, est très bas et le paysage a muté (par exemple la première rangée de maisons apparaissant au début du pano n'existe plus, il s'agissait de la rue du soleil de la cité 30. Sans doute le dernier témoin audiovisuel de cette rue intégrale...).
Très vite les mineurs témoignent de la dureté du travail dans le souterrain où "l'être humain est transformé (...) Vous n'êtes plus du tout le même bonhomme qu'à la surface". Le montage précède ces vécus par l'imagerie du soldat-mineur : musique entêtante, monuments aux soldats morts, et extraits de discours : "Saluez en eux les obscurs et virils combattants de l'abîme, les pionniers du monde souterrain. Aujourd'hui mineur au coeur fier, tu restes vaillant comme hier, contre le péril qui terrasse, tu montres l'ardeur de ta race ", "le houilleur une sorte d'ouvrier-soldat discipliné, plein d'énergie" (Simonin 1902), "Des gens magnifiques. Un beau métier, métier terrible. Du combattant ils n'empruntent pas seulement la posture, ils en possèdent la ténacité, le courage, l'esprit d'équipe, l'entraide" (Thorez 1945). Défilent ces discours en voix off célébrant le sacrifice au travail, et le montage est terrible de par l'association évidente avec la glorification du soldat et de son sacrifice à la guerre, avec leur répétition et une musique aliénante. La force de la propagande est ici nettement abordée : le conditionnement à l'exploitation par l'usage d'une imagerie permanente. Le mythe du soldat mineur...


C'est la partie consacrée à la bataille du charbon et l'objectif de 100 00 tones par jour lorsque le PC était au gouvernement, qui est la plus dure et la plus véhémente du film. Partie inaugurée par une chanson de mineur de la Loire de 1948, en avant gueules noires, faisant l'apologie de la patrie des travailleurs... Chanson qui démontre toute une intériorisation du mythe, à la faveur de la productivité. Les témoignages reprenent de plus belle, de plus en plus durs. Il n'y a plus de vie intime, le mineur bosse, mange et dort, tandis que "ses mains sur mon corps, c'était plus une caresse, c'était une rape". Le mineur se meurtri au travail et la propagande incessante entretient le dévouement, l'aveuglement. Les paroles de femme de mineur font écho au "délire" du travail, impossible à fuir, tant tout est fait pour cloisonner la famille autour des fosses, avec des incitations à faire travailler les femmes à la surface, et pas dans le textile, le mineur doit rester ("encore une pelletée, encore une pelletée (...) Les hommes se sont usés, crevés à travailler").  Discours de Thorez, affiches d'époque : "Ce dur métier est moins un métier qu'une destinée (...). Certains acquis héréditaires. Franchement il faut qu'on atteigne le chiffre (...) Le travail est non seulement une nécessité mais encore une joie. Le vieux mineur regrette la mine et voudrait y retourner. Le travail n'est pas une punition pour ceux qui l'ont dans le sang". La propagande fait dire aux témoins qu'elle était si prenante qu'elle a tout fait accepter et que "toute carotte elle éto bonne (...) C'éto incroyable. Y en qui pissaient dans leurs culotttes en travaillant". La fierté du mineur est sans cesse en jeu. Un témoin admet l'aveuglement, et a du mal à réaliser comment ça a pu se passer ainsi : "quand on pense, c'était dingue c'qu'on faisot". Les accidents, la silicose, une vie sacrifiée au travail, tout cela suscite la colère. Un mineur exprime , quasi le poing sur la table : "La main d'oeuvre humaine on l'a gratuite. Elle est là pour demander du travail et ils peuvent en faire tout ce qu'ils veulent. C'est à nous de ne pas se laisser faire, de ne pas se laisser briser par l'Etat major, par les quelques poignées de gens qui nous gèrent sur terre". La désillusion est évidente. Les dirigeants du PC s'étaient déclarés comme représentants de la classe ouvrière "on avait eu foi" et en fin de compte l'exploitation a eu le dernier mot "on s'en est rendus compte par nous-mêmes (...) Ils ont eu des places parmi les capitalistes". Un retraité conclut "on nous a presqu'obligé avec cette propagande qui a marché".

Bilan : des silicosés, cimetière... Les puits sont fermés, des travellings prennent pour témoin les friches industrielles de la mine. Le dépit, la rancune, la tristesse... d'avoir donné sa vie à ça. A la différence du temps du travail, où un retraité dit qu'ils ne pouvaient plus penser, maintenant ils peuvent penser à la vie : "On r'passe la vie quoi. Ce que c'était la vie pour nous (...). Elle nous a fait crever la mine, elle nous a tout demandé. Pour en arriver à quoi ? Avoir un million et demi de chômeurs ? (...) ON L'A BRADE SA VIE !

Un film terrible, qui donne un autre son de cloche au folklore règnant autour de la mine, à la nostalgie d'un temps dont il est bon ton maintenant d'en faire une muséification. Le charbon étant fini, l'heure en est aux opérations financières à en tirer. La mémoire se fait vide, figée, ne restent que les images d'un dur labeur mais qui faisait la fierté. On ne retient que quelques coups de grisou, quelques images de grève et des terrils encore résistants au temps. Même les cités minières disparaissent; on les démolit en les laissant se dégrader ou on les adapte à une nouvelle population, tout en retouchant le "design". Oui tout est bon à vendre. On exploita les mineurs, aujourd'hui on en exploite l'image et la mémoire. Rien de tout cela ne se sauvegarde réellement. La mémoire est avant tout institutionnelle et économique, sans réelle mise à contribution des gens héritant de ce passé. Il n'y a qu'à faire un tour du côté du Louvre-Lens et de voir comment l'image du bassin minier sert une opération purement économique, ne concernant que très peu les gens locaux. Il n'y a qu'à voir comment on associe les habitants et les ayant droit (car il en reste encore de nos jours, eh oui !) à ce projet mené depuis le haut, sans concertation et participation locale. Cela n'est pas nouveau. Je songe à ces multitudes cités minières rasées et la mémoire de la vie locale avec. On détruit le passé sans transmission. On dés-historise les lieux, ou alors on y plaque l"Histoire et la Mémoire officielle, à des fins économiques. J'ai des clichés photos de cités du 3 d'Auchel, de la cité Quenheim, de la cité 30 de Divion...combien de petites cités ont été effacées des mémoires collectives ici et là ? Le Louvre-Lens est un formidable résumé d'une mutation des cités minières entreprise depuis plusieurs années. Combien de films possibles sur la destruction du lieu - non pas seulement phyique !, mais aussi du point de vue de la mémoire - ici et là ? Je me souvins qu'on me dit, lorsque je proposa un sujet sur une cité minière et cherchant des conseils d'écriture en plus de matériel, ceci : "il fait trop gris dans votre sujet, mettez du bleu"...C'était alors le succès de bienvenue chez les ch'tis, et les financements régionnaux conséquents étaient triomphants. Voilà, semble-t-il, l'avenir de nos brillants décideurs. 

Mort à cent pour cent n'a pas perdu de son actualité, c'est un film indispensable dans le patrimoine audiovisuel local et devrait être projeté régulièrement. Pour la mémoire et pour ses témoignages pertinents, à l'encontre des propagandes des pouvoirs. Les témoignages ici nous rappellent davantage un Constant Malva, poète de la mine qui ne fait pas de l'asservissement et de son conditionnement une apologie, bien au contraire. 


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Quiconque meurt, meurt à douleur

Quiconque meurt, meurt à douleur - Robert Morin - 1997 - Canada

Film en entier ICI !!!

 Robert Morin est un cinéaste (ou plus spécifiquement vidéaste pour certains) québécois quasi inconnu du grand public hors de son pays et c'est bien dommage, d'autant plus que ses œuvres sont difficilement accessibles à moins de les commander directement à la "coop vidéo", fondée par Morin en 1977 et installée à Montréal (quoique depuis peu, des films sont accessibles, ou des extraits, sur You Tube !). Auteur de films non conformes au cinéma tel qu'il est classiquement consommé, loin de "la castration institutionnelle du monde glossy du cinéma" et du "spectacle conformiste et aliénant du monde de la télévision", ils se caractérisent surtout par une marginalité totalement assumée dont les sujets portent la trace de la difficulté de vivre à fond tout en échappant à l'aliénation, avant que la mort ne les attrape. Plusieurs titres de ses films sont révélateurs de cette dimension récurrente dans son œuvre filmique: Même mort faut s'organiser, Requiem pour un beau sans cœur, Ma richesse a causé mes privations, Mauvais mal, Ma vie c'est pour le restant de mes jours, Tristesse modèle réduit ou encore...Quiconque meurt, meurt à douleur. Quant à ses personnages, ce sont essentiellement des marginaux décalés du conformisme ambiant cherchant souvent la réalisation de leurs rêves, plus ou moins délirants, mais au plus près de leur sensation de vivre passionnément. Le procédé également récurrent d'ambiguïté fiction/documentaire (les "acteurs" sont toujours des non professionnels à quelques exceptions près) ne peut que déstabiliser et intriguer davantage le spectateur.

C'est à l'occasion d'une rétrospective consacrée à Robert Morin lors d'un festival du cinéma indépendant que j'ai pu voir plusieurs de ses films et c'est avec grand plaisir que j'inaugure donc ce blog avec  l' un de ses rares longs métrages: "quiconque meurt, meurt à douleur" (le poète François Villon).

Une descente de flics s'opère dans une piquerie de Montréal, suivie par un journaliste.  L'intervention policière tourne vite en imprévu car les junkies sont armés et prennent en otage 2 policiers (dont un blessé grave) ainsi que le journaliste. Tout le film est dès le départ vu à travers cette caméra du journaliste, que les junkies espèrent rapidement utiliser à leur compte afin de pouvoir témoigner d'une vision des choses tranchant avec la vision politco-médiatique courante incarnant la société conformiste, moralisatrice, répressive et bien pensante à l'égard de la drogue et des junkies, plus largement peut être des exclus ne souhaitant pas s'adapter au mode de vie aliénant et son quotidien de contraintes. Morin exploite à merveille, comme dans nombre de ses films, l'ambiguïté fiction/réalité et l'emploi d'un point de vue filmique ouvertement subjectif (ici le film est ce que le caméraman est autorisé à filmer par les assiégés de la piquerie - assez amusant ceci dit le traitement réservé par moments au journaliste, et comment le pouvoir médiatique se trouve à son tour montré du doigt et rabaissé, pris au piège de son propre média).

Tout le film donc se passe en huis clos dans cette piquerie et nous donne à voir le monde des junkies: réalisme des personnages (les comédiens sont tous des ex-junkies), du lieu (musique en fond sonore dès l'entrée dans le squat, bouteilles qui traînent, états larvaires de certains, saleté de l'endroit,...), des prises de substance, des effets physiques,...La fiction rejoint régulièrement la réalité et on a l'impression d'avoir devant nous un documentaire tourné en urgence à l'occasion du siège. Violence de l'univers junkie avec tout ce qu'il comporte comme souffrance. Volonté de fuir la réalité à travers la défonce, enfer de la dépendance, déchéance physique, glauque du squat entre autres. Ce qui est intéressant et original dans ce film, c'est que Morin ne se contente pas de donner une vision du monde junkie, monde à la marge, car ces derniers retournent rapidement le point de vue à leur compte; ce ne sont plus eux qui se donnent en spectacle mais plutôt l'envers de leur univers qui est décrié et dans lequel ils refusent de vivre. De très bons monologues de personnages s'adressant directement à la caméra sont symptomatiques, et le spectateur est comme pris à partie (plus largement la société qui est à son tour l'accusée et non l'accusatrice), notamment dans un passage que j'ai particulièrement apprécié où une junkie parle d'une autre réalité, se moquant du mode de vie conforme  ("tu travailles et après?" dit elle à un flic) et faisant part de sa recherche d'extase de vivre, de profiter de la vie à fond. On rejoint d'ailleurs ici une des thématique chère à Morin, la recherche du vivre à fond avant la mort. La volonté d'échapper aux souffrances conséquentes d'un mode de vie "normal" est également un des leitmotiv de la prise de substance: une junkie évoque les sensations de "s'envoler, plus aucune souffrance, plus aucun besoin, plus de désir physique, pas d'amour on s'en fout, la paix", à travers la drogue.

Morin d'ailleurs règle un peu ses comptes sur la manière dont est traité la toxicomanie: lâches interventions policières dans de tels lieux ne gênant personne, aucune aide des autorités aux toxicomanes (une junkie évoque la qualité de la drogue qui pourrait être améliorée et moins mortifère par conséquent, avec un financement de l'Etat), société moralisatrice et accusatrice (les propos d'un des 2 otages sont d'ailleurs révélateurs: vous travaillez pas, vous êtes des parasites qui ne pensez qu'à vous shooter, etc.).

Quiconque meurt, meurt à douleur est un film qui développe la vision d'une société telle qu'elle est vue par des personnages qui en sont à la marge; un film à voir absolument tant il reflète bien d'une part l'œuvre de Morin, d'autre part tant le regard porté sur le milieu junkie est à contre courant des clichés habituels, aucunement misérabiliste par exemple, l'humour de certains passages, assez jouissif, en témoigne.

Plusieurs films de Morin feront l'occasion de reparler de son œuvre sur ce blog... car je me suis procuré tout un coffret, de quoi se régaler ces prochains mois avec ce cinéaste-vidéaste hors normes tant par son regard que par ses formes filmiques employées, laissant une part active au spectateur qui a tout le luxe d'y mettre ce que Morin nous laisse largement choisir d'y mettre...

 


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Sideways

 

Sideways - Alexander Payne - 2004 - USA. Avec Paul Giamatti, Thomas Haden Church, Virginia Madsen, Sandra Oh

Issu du cinéma indépendant américain qui a donné lieu à de nombreux films à contre-courant de ce qui est habituellement produit aux USA par les grandes compagnies (il est vrai moins depuis quelques années car finalement production progressivement récupérée par le business - lire à ce sujet l'excellent bouquin Sexe, mensonge et Hollywood de Peter Biskind qui regorge d'anecdotes pétillantes), j'aurai l'occasion d'en évoquer sur ce blog, Alexander Payne réalise avec Sideways un bon petit film qui mérite d'être vu, à défaut d'être incontournable. Il est beaucoup question de vin, mais ce n'est pas sa seule présence qui a suffi à me charmer...

Le propos du film est simple: deux amis, Miles et Jack, qui ont atteint la quarantaine (et la crise qui l'accompagne) s'offrent une virée charmante d'une semaine sur la route des vins en Californie la veille du mariage de Jack, et c'est l'heure du constat de leurs vies...pas très positif, c'est le moins que l'on puisse dire. Miles est un alcoolique dépressif ne se remettant toujours pas de son divorce et cherchant désespérément un éditeur qui veuille bien publier son roman inspiré de sa vie; Jack, à l'apparence plus beauf et joviale, est un acteur de seconde zone (il tourne essentiellement pour des spots publicitaires ou des séries sans intérêt) qui à l'occasion de ce séjour drague à tout va et se questionne sur sa vie sentimentale, son mariage imminent.

Remises en cause, désespoir, constats d'une vie décevante, lendemains qui annoncent une triste routine quotidienne sans enthousiasme: nos 2 amis apparaissent comme 2 "perdants" autant sur le plan sentimental que sur le plan social. Sideways se déclinerait comme un road movie déprimé si la route des vins n'avait pas l'avantage d'agir comme révélateur des préoccupations intimes des personnages et débridant ainsi des choses plus profondes que ne les laissent apparaître au premier abord Miles et Jack.

Je reconnais de suite que l'une des qualités de sideways, si je fais abstraction des quelques nombreux clichés et facilités occasionnés par ci par là (le grand bémol que je donne au film), est la place occupée par le vin. Il occasionne notamment de nombreux dialogues ou monologues charmants, permet la rencontre intime de Miles et Maya, apaise ou défoule selon les cas les frustrations de nos personnages et enfin est l'élément déclencheur de quelques scènes amusantes (je déteste en revanche le côté idyllique digne d'une carte postale répondant aux pires clichés touristiques qui revient par moment quant à la route des vins).  La scène de "rencontre" entre Maya et Miles est à ce titre excellente: alors que distance et timidité dominent la rencontre, le fait de parler de ce qui les a fait se passionner pour le vin produit la véritable rencontre; le vin agit sur eux comme une révélation de leur être intime dans leurs solitudes réciproques et chaque bouteille consommée semble comme une mise à l'épreuve de leur sensibilité à l'égard des choses et de la vie; les sensations occasionnées par le vin poussent très loin l'imagination et les 2 monologues consécutifs de Miles et Maya sont touchants, quasi enivrants...de quoi donner envie de s'ouvrir une bonne bouteille et exercer sa sensibilité au vin...

Autre que le rôle du vin, le personnage de Miles contribue indéniablement au charme du film. Je le trouve irrésistible dans ses travers déprimants. Que ce soit par exemple lors du dîner de "conquête" des 2 femmes au restaurant (Jack voit son plan mis en danger par l'attitude de Miles), lors de son aveu d'impuissance à se suicider car même pas une grande œuvre à son compte avant de s'offrir ce geste qui sans cela serait le summum du pathétique, ou encore lors de sa crise à un bar de dégustation où il déroge à tous les bons principes de dégustation et finit par s'envoyer le crachoir. De manière plus générale Miles est conscient du regard porté par les autres sur lui, il n'en est pas dupe et garde à ce titre une grande lucidité (par exemple lorsqu'il se doute que la venue au mariage de son ex femme va solliciter la vigilance de son entourage proche afin que "l'alcoolique ne pique pas sa crise"). Il se sait raté, notamment comme écrivain, et ce constat l'amène à se refuser d'emblée à toute relation sentimentale sérieuse, et ne souffre pas par conséquent du regard des autres; il souffre avant tout de sa propre lucidité sur lui même, et se distingue en cela des autres car refuse la banalité d'une existence figée dans la médiocrité.

Pour le reste le film est irritant par certains aspects: le personnage de Jack m'insupporte, les clichés régulièrement utilisés pour dépeindre la route des vins, le manque de réalisme social sérieux à la faveur d'un film gentillet en fin de compte, la morale simpliste distinguant Jack de Miles (le méchant menteur qui tire des coups et finit par être puni, le sincère malheureux qui finira peut être par être récompensé)...

Quant à la fin du film, j'ai apprécié que ça ne se finisse pas sur un happy end, du genre réussite amoureuse et sociale et tout va bien pour Miles. Au contraire le film finit sur un point d'interrogation quant au devenir de Miles, et nous laisse donc en suspens quant à à la possibilité qu'il soit heureux, quand bien même peut être sera t il publié et avec Maya...

Bref un film à voir, agréable et somme toute amusant, si l'on ne s'attend pas à voir un grand film, qui ceci dit a eu un grand succès commercial à sa sortie, aux USA et ailleurs. Un film à prendre tel qu'il est: simple et décontractant, sur fond de ballade mélancolique, sans réelle remise en cause sociale, à laquelle nous amènent franchement et intelligemment plusieurs autres productions du cinéma indépendant américain...

 



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Solo

Solo - Jean-Pierre Mocky - 1970 - France. Avec Jean-Pierre Mocky, Anne Deleuze, Henri Poirier Denis LeGuillou


Mon préféré de Jean-Pierre Mocky, cinéaste incontournable du cinéma français. Il a réalisé une multitude de films depuis ses débuts dans les années 60 et a traité avec plus ou moins de réussite, des thèmes tels que la liberté de la presse (un linceul n'a pas de poches), la télévision (la grande lessive), la religion (un drôle de paroissien, le miraculé), la justice (vidange); le sport (L'arbitre) ou encore le milieu politique et ses magouilles pour le pouvoir (une nuit à l'assemblée nationale, l'albatros). Mocky n'hésite pas à s'en prendre aux institutions et différents pouvoirs, souvent à travers le prisme du comique mais aussi parfois avec un air plus grave. C'est le cas pour Solo.

Tourné en 1968, c'est un film qui a mis 30 ans pour être diffusé à la télévision en France ! Solo c'est un film de rage, certes un peu caricatural parfois, revenant à la période mai 68, où il est question d'un petit groupe d'activistes prônant l'action directe et passant à l'acte. Mocky y joue impeccablement le rôle du grand frère de l'un de ces activistes, et se distingue de ces derniers en optant pour une attitude anarchiste individualiste, moins rigoureuse, dogmatique et idéologiquement prégnante sur son quotidien, ce qui ne l'empêche d'être en opposition à la répression policière, la culture de la consommation et le monde politiquo-industriel marqué par la corruption et la dégueulasse-rie. Seulement lui il résiste en vivant sans se comporter comme un bon citoyen (c'est un voleur de bijoux), et semble abandonner tout espoir de résistance collective de type partisane, groupusculaire.

Ce qui fait un des grands intérêts de solo, c'est le climat qui y règne: présence policière bien marquée, dogmatisme révolutionnaire, pourriture des gouvernants et alliés économiques, propagande du pouvoir en place pour faire régner l'ordre. On peut y voir comme un témoignage brûlant de la France de la fin des années 60. Ce qui est assez amusant, c'est que ce film, lors de sa sortie, fit d'après Mocky quasi unanimité à gauche comme à droite, chacun pouvant tirer partie prix en fin de compte de l'aspect "témoignage" pour soit s'en prendre aux dogmatiques révolutionnaires, soit s'en prendre aux pouvoirs.

Outre le côté "témoignage" d'une époque, il est cependant indéniable que solo est un film de révolte. Le grand Cabral est excellent et le plus lucide sur son époque, il se distingue par son humour et à sa débrouille individuelle illégale, sans rechercher le bien être du bon citoyen mais plutôt la liberté la plus large possible. Bien que comprenant l'esprit de révolte des jeunes activistes, il n'en partage pas les moyens employés et semble au contraire y voir comme une autre aliénation.

Les dialogues sont jouissifs et atteignent de petits sommets d'humour dévastateur; le trajet en voiture entre la petite amie du jeune Cabral et le grand Cabral est à cet égard un des meilleurs passage du film: ironie sur le code de bonne conduite du bon français, constat désopilant sur l'attitude des classes dirigeantes ("y aura toujours des gros pleins d'soupe pour s'envoyer des petites pétasses en l'air"), naïveté des révolutionnaires dogmatiques qui se compliquent dangereusement la vie.

De manière plus générale, solo est également un film qui se laisse voir sans temps mort. Le rythme ne laisse en effet aucun répit, il y a comme un état d'urgence perpétuel et l'heure et demi passe très vite. L'atmosphère du déroulement de l'intrigue est très pesante et sombre, avec une BO des plus réussies la desservant parfaitement. L'étau se resserre au fur et à mesure de l'avancement du film, le climat y est de plus en plus oppressant, et la révolte semble confrontée à un mur répressif intouchable...Ca sent la révolte compromise par plus fort que soi et solo constitue un film finalement très sombre, bien que faisant la part belle à l'esprit de rébellion et contestataire pour un monde à transformer, malheureusement comme fatalement étouffé.

 

 


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